- Le poids de l’histoire dans la biodiversité -

Planter des essences régionales adaptées aux conditions locales : ce slogan est de plus en plus fréquent dans une certaine littérature sylvicole depuis quelques années. Présenté au départ sous forme de simple conseil technique, il tend progressivement à s’inscrire dans les directives réglementaires relatives à l’environnement. Les défenseurs de ce principe dogmatique le justifient en présentant l’introduction d’essences étrangères, dites allochtones, comme une menace envers les équilibres biologiques et une atteinte aux paysages. Aussi convient-il de rappeler que la richesse et la diversité forestière de notre pays doivent beaucoup aux espèces introduites par l’homme depuis deux millénaires.

Le Noyer et le Châtaignier furent plantés par les Romains en Gaule et dans une bonne partie de leur empire pour des raisons alimentaires. Ces arbres provenaient du Moyen-Orient et des Balkans. La noix fournissait l’huile dans les régions trop froides pour l’olivier, et la châtaigne fut la base de l’alimentation humaine dans de nombreuses régions.

Plus récemment, suite de la découverte des Amériques, le Robinier, ou faux-acacia, fut rapporté de l’Est des actuels Etats-Unis au tout début du 17ème siècle. Tout le vignoble français est aujourd’hui consommateur de piquets d’acacia, dont le marché déficitaire a recours aux importations d’Europe de l’Est.

A la même époque, le Marronnier nous arriva des Balkans. Qui n’a pas joué dans son enfance avec les fruits de cet arbre qui a colonisé la cour de la plupart de nos écoles communales et fait maintenant partie de notre patrimoine historique ?

Les résineux ont aussi été largement introduits de longue date, comme le Douglas au 19ème siècle. Ce dernier nous vient de l’Ouest de l’Amérique du Nord. Il est aujourd’hui le bois résineux le mieux vendu grâce à ses qualités technologiques. Les cèdres furent rapportés par les premiers colonisateurs de l’Afrique du Nord. Ils sont maintenant intégrés au patrimoine architectural que constituent les parcs de nombreuses propriétés de France.

Quant à tous les peupliers de culture, dont les premiers sont nés il y a plusieurs siècles par hybridation des peupliers locaux avec des peupliers nord-américains , ils font désormais partie du paysage rural. Nos vallées ou le Marais poitevin ne seraient plus les mêmes sans ces arbres, qui fournissent en outre les deux tiers du bois d’œuvre feuillu exploité en Poitou-Charentes.

Tous ces exemples montrent que l’introduction d’une espèce étrangère ne représente pas forcément une menace pour le milieu telle que celle engendrée par la fameuse algue mutante Caulerpa Taxifolia qui envahit le fond de la Méditerranée après s’être échappée du Musée océanographique de Monaco. En ce qui concerne les atteintes au paysage, sa perception est beaucoup trop subjective pour autoriser un avis tranché et universel sur le sujet. Tous les exemples précédents montrent que le paysage dit « traditionnel » d’une région n’a jamais été figé, et a considérablement varié au cours des siècles selon l’évolution des activités humaines.

La richesse naît de la diversité. A l’heure où d’aucuns se targuent de préserver la biodiversité, les forestiers ne doivent pas s’interdire , au nom d’une certaine xénophobie végétale, d’expérimenter des essences qui pourraient enrichir la sylviculture régionale. Par exemple, le bois très coûteux vendu sous le nom de « Red Cedar » très résistant aux intempéries, est intégralement importé. Il s’agit en fait du Thuya Plicata, résineux utilisé pour les haies de voisinage alors que c’est un arbre de futaie. Cette essence mériterait de faire l’objet d’une expérimentation sylvicole accrue, en vue de limiter à long terme certaines importations de bois exotiques servant à la fabrication de volets et de mobilier de jardin.

Originaire d’Amérique du Nord, le Chêne rouge se régénère très bien naturellement en France.
Originaire d’Amérique du Nord, le Chêne rouge se régénère très bien naturellement en France.

Fort heureusement, les introductions d’espèces végétales n’ont pas été réservées aux arbres. Elles concernent depuis longtemps l’agriculture. Sans cela, adieu tomates, haricots, pommes de terre, fraises et autres fruits et légumes venus des Amériques : retour aux choux et aux lentilles à tous les repas. Il nous faudrait même renoncer au pain, le blé étant un hybride de plusieurs graminées sélectionné par l’homme il y a presque 10 000 ans au Moyen-Orient avant d’être cultivé en Europe.

Auteurs et organisme Date N°  Rubrique
Jean-Marc DEMENE
CRPF
4ème trimestre 2002 40 Environnement
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