Le paysage forestier picto-charentais est parsemé de jeunes coupes de taillis laissant épars des « baliveaux »* d’essences précieuses (chêne, merisier) qui se dégradent progressivement après la coupe : développement important de petites branches tout le long du tronc (gourmands) et cime de l’arbre qui meurt progressivement. Ce type de coupe, beaucoup trop fréquent, aboutit à une réduction importante de la valeur du capital forestier initial.
En toute bonne foi, le propriétaire de la parcelle avait pensé préserver une future futaie issue du taillis en laissant ces baliveaux après la coupe. Mais un éclairement important des troncs réveille des bourgeons dormants sous l’écorce et une multitude de gourmands se développent. Ces arbres, souvent étriqués, ont une capacité de pompage dans le sol limitée. La sève montante est donc intégralement absorbée par ces gourmands et la cime de l’arbre, privée d’alimentation, se dessèche progressivement. Ce phénomène, appelé « descente de cime », est d’autant plus marqué que les arbres sont longiformes. Pour compléter la catastrophe, si la population de cervidés (cerfs ou chevreuils) du secteur est importante, les rejets du taillis seront régulièrement broutés et une majorité des souches de chêne, charme et merisier pourront mourir en 3 ou 4 ans. Le peuplement pourra ainsi régresser vers un taillis de noisetier et d’érable surmonté de baliveaux secs en tête ou même morts pour peu qu’une sècheresse ou une attaque de chenilles viennent parachever le tableau. Ces cas ne sont malheureusement pas rares, et les propriétaires à l’origine de telles coupes pensaient toujours bien faire, croyant perpétuer un système fonctionnant depuis des siècles. Ce type d’exploitation est d’ailleurs défini juridiquement comme « conforme aux usages locaux ».
La principale raison de l’échec actuel de ces pratiques sylvicoles est l’augmentation démesurée de l’âge de coupe des taillis. Jusqu’à la première guerre mondiale, les taillis étaient coupés avant vingt ans. Les souches jeunes rejetaient vigoureusement, les baliveaux isolés après la coupe n’étaient pas trop hauts et résistaient bien à la crise d’isolement. Ils pouvaient au fil des coupes profiter en diamètre et évoluer vers ces gros arbres à bille courte, disséminés dans le taillis, que les forestiers appellent les « réserves ». Mais depuis la seconde guerre mondiale, le désintérêt pour le bois de feu a conduit au vieillissement de tous ces peuplements, qui sont maintenant couramment exploités à des âges dépassant cinquante ans. Or, les vieilles souches rejettent moins vigoureusement. Ce phénomène conjugué à la hauteur très importante des baliveaux laissés provoque les dégradations décrites précédemment. De plus, l’augmentation sans précédent des densités de cervidés ces vingt dernières années accélère souvent cette régression.
Des alternatives à ces coupes sont souhaitables. Si le taillis est très médiocre et présente moins de 60 tiges d’avenir par hectare, il vaut mieux exploiter à blanc et s’en tenir au régime du taillis simple. Il convient alors de protéger les repousses des souches, au moins en éparpillant les branchages des houppiers sur celles-ci. Si l’on compte plus de 60 tiges d’avenir par hectare, on préfèrera réaliser une éclaircie prudente au profit de ces arbres, tout en maintenant un peuplement d’accompagnement. On s’orientera ensuite vers une conduite en futaie.
* baliveau : arbre laissé sur pied lors de la coupe du taillis
Le CRPF, en liaison avec les experts et les coopératives, mènent une campagne de terrain, destinée à promouvoir une meilleure gestion des taillis. N’hésitez pas à nous appeler.
Un peu d’histoire pour mieux comprendre l’origine des baliveaux L’obligation de laisser des baliveaux lors des exploitations remonte aux premières ordonnances royales de 1515 (François 1er) qui ont réglementé les coupes en forêt. Elles imposaient de laisser « au moins 8 baliveaux par arpent », soit 16 par hectare, et un allongement de l’âge d’exploitation à au moins 10 ans. En effet la pression sur les forêts était si importante que les taillis étaient souvent coupés à moins de cinq ans. La pénurie de bois de marine est par la suite devenue telle que les ordonnances de Louis XIV, rédigées par Colbert en 1669, ont considérablement renforcé et généralisé à tout le royaume un ensemble de règles forestières. L’augmentation du nombre d’arbres à garder en futaie dans les coupes feuillues en faisait partie. Les Maîtres des Eaux et Forêts avaient des pouvoirs de police dans toutes les forêts et la Marine pouvait réquisitionner les bois dont elle avait besoin même hors des forêts royales. Tout contrevenant aux ordonnances était passible du pilori, du fouet en public, du bannissement du Royaume ou des galères. On comprendra aisément que la population ait adopté cette « tradition sylvicole » sur près de la totalité des forêts feuillues françaises. Ce système est ainsi à l’origine du fameux « taillis sous futaie », théorisé par la suite par les forestiers modernes du 19ème siècle.
| Auteurs et organisme | Date | N° | Rubrique |
|---|---|---|---|
| Jean-Marc DEMENE CRPF | 3ème trimestre 2005 | 51 | Technique |